Avec les crocos du codage dans la 'piscine" de l'Ecole 19

Avec les crocos du codage dans la 'piscine" de l'Ecole 19

Fini de décoder: au boulot!

 

 

La vie n’a jamais été un long fleuve tranquille. Mais depuis qu’elle est digitale, ça vire au torrent de technologies, dans lequel il faut pouvoir nager. Savoir décoder notre monde hyperconnecté et mieux, savoir le coder pour en être l’architecte demain. Uccle a la grande chance d’héberger l’École 19, franchise de la meilleure école de codage informatique du monde, l’École 42 de Paris. 

 

Un 19 blanc sur un t-shirt noir, c’est le seul dress codede ses élèves, du moins ceux qui ont réussi la première partie du processus de sélection de l’école et dont, triés sur le volet, seulement environ 30% seront admis à y poursuivre leur formation. Son jeune directeur, Stéphan Salberter, a évidemment le sien. Des baskets aux jeans ou aux survêts’ de sport, rien ne le distingue des geeks, garçons et filles de 18 à 30 ans d’âge maximum, qui circulent dans les couloirs peints de noir de leur étage. Le flux est incessant entre les salles d’ordinateur, dans les combles, et le rez-de-chaussée où sont installés les distributeurs de boissons. Deux étages à s’enfiler. C’est délibéré: “Ça leur fait un exercice salutaire, sinon ils resteraient scotchés jusqu’à 16 heures par jour sur leurs écrans. Et puis, ça favorise la mixité”,  explique Stéphan. Comme ça, les futurs codeurs se mélangent obligatoirement entre eux et avec les autres élèves, ceux de la Bogaerts International School logée dans le même prestigieux bâtiment du Domaine de Latour de Freins, face à l’Institut Pasteur. 

Uniforme très British Public School pour les uns, t-shirt black pour les autres, le style est radicalement différent mais la mayonnaise prend bien; les jeunes se retrouvent tous ensemble dans le chalet qu’ils ont aménagé eux-mêmes en club dans un coin du parc. Ils y discutent comme des potes de toujours, alors qu’ils ne se connaissaient pas il y a quatre jours, avant la session. Des palettes converties en meubles de jardin, le mobilier porte la griffe d’un menuisier professionnel... converti par intérêt en codeur informatique. “Il cherchait un moyen d’optimiser les temps de fonctionnement des machines-outils numériques de la menuiserie industrielle où il travaille, il n’avait qu’une expérience d’utilisateur de l’informatique, il s’est inscrit et a réussi la sélection.” Stéphan Salberter, depuis l’ouverture de l’école au printemps dernier, a déjà un stock de candidats élèves-codeurs atypiques. Il y a par exemple ce cuisinier qui voulait changer d’univers: après sept ans comme chef-coq à la Brasserie de l’Union, au Parvis Saint-Gilles, il a réussi également sa sélection. Comme d’autres qui, assez souvent, s’intègrent mal aux processus de l’enseignement plus traditionnel. A l’École 19, qui accueille francophones comme néerlandophones, on ne leur demande au départ que de comprendre l’anglais (langue informatique par excellence) et de savoir manier souris et clavier, rien d’autre. Il suffit d’ailleurs de quelques clics sur le site pour s’inscrire à la sélection. Mais après, il faut apprendre à nager, car cette école vous plonge immédiatement dans le bain...

 

Pas de professeurs, pas d’horaires, pas de diplôme, mais on apprend à apprendre.

 

Le bain n’est pas glacé, il est bouillonnant. Ce n’est pas pour rien que les pères de ce système éducatif basé sur le mérite ont baptisé Piscine le stage d’un mois que les candidats suivent sous les combles de la School 19. Deux salles accueillent des rangées d’iMac, avec le clavier Qwerty obligatoire en programmation. Devant chaque écran 27 pouces rempli de lignes de code, un candidat plongé dans un problème logique, qu’il entreprend de résoudre par tous les moyens à sa disposition: en cherchant par exemple des éléments de solution sur le net, en discutant avec ses voisins – sur place ou ailleurs. Seule règle, il ne peut travailler que là, sur cet ordinateur, tous les jours pendant un mois. Volontairement, il n’y a pas de prof vers qui se tourner, c’est une des clés de la méthode à la base du succès de l’école 42, mise au point pendant une dizaine d’années. “L’important, c’est d’abord d’apprendre à apprendre, c’est une école de créativité”, souligne Stéphan Salberter. Tout risque de copie est écarté, les candidats sont monitorés en permanence par les responsables, à qui chaque auteur doit expliquer comment il a résolu ses problèmes: “Ils doivent nous montrer qu’ils ont compris, on les évalue là-dessus. Et puis, on passe au problème suivant…”Niveau après niveau de difficulté, comme dans un jeu vidéo, les petits poissons de la Piscine n’ont pas le temps de se polir les nageoires, le rythme est intense, à longueur de journée jusqu’à 23 h le soir. Ils viennent quand ils veulent, 24 h sur 24 et 7 jours sur 7. Ceux qui viennent de loin et n’ont pas la possibilité d’être hébergés peuvent exceptionnellement trouver un coin pour y caser un sac de couchage dans un local qu’on appelle le Squatt… Ce côté roughcontribue beaucoup à forger la légende de l’École 19 auprès des médias (qui adorent ça) mais c’est anecdotique.

 

Triés sur le volet: une vraie “méritocratie”

 

L’important, c’est que cette sélection exigeante a déjà permis d’écrémer 3 fournées totalisant 450 candidats, pour en retenir environ 150, admis ensuite à suivre les “vrais” cours de l’école qui commencent le mois prochain. Leur difficulté s’étage sur 21 niveaux en trois ans. Les élèves apprendront la programmation en langages C, C ++, Python, Rubis, des notions de Webdesign, PHP, HTML 5, etc. “Pas de diplôme en finale, l’objectif est d’aller le plus loin possible dans la formation, en sachant qu’à partir du 7èmeniveau atteint, les candidats font des stages en entreprise et que, souvent, ils peuvent déjà y trouver un emploi à 1800 ou 2000 € net”, précise Stéphan. Une chance, pour des jeunes dont 60% ont tout juste le CESS ou moins. Parmi eux, 38% de Bruxellois, 50 % de Wallons, 12 % de Flamands, 7% d'étrangers. Pas mal de demandeurs d’emploi, parfois déjà issus d’autres filières de formation comme Molengeek ou BeCode avec lesquelles l’École 19 travaille. Aucune concurrence à ce niveau, 19 est agréée par Bruxelles Formation comme par Catch Charleroi pour les métiers en pénurie (estimation: 300 000 emplois dans l’écosystème digital prévus en 2020). 

C’est précisément pour apporter une vraie solution à cette pénurie criante de professionnels qualifiés que John Bogaerts et Ian Gallienne ont pris la route de Paris, pour voir les résultats spectaculaires de la déjà réputée École 42 créée et financée par le tycoon informatique Xavier Niel. Enthousiasmés, ils en ont obtenu la franchise pédagogique, négocié une implantation à Uccle (pas évidente: on leur demandait pourquoi, à 1 h 30 de Paris…) et convaincu 12 sponsors partenaires de premier plan. Il faut dire que le budget total sur trois ans est de 2,4 millions d’euros dont 1 million d’euros d’investissement. Gratuite, School 19 est financée à 80% par le secteur privé, au travers d’entreprises-mécènes: Belfius, Deloitte, le Persgroep, le Besix Group, Solvay, RTL, UCB, Proximus, GBL, la 4Wings Foundation. Il est vrai qu’elles sont intéressées au premier chef par le recrutement de codeurs de talent. Un investissement dans l’intelligence qui débouche sur une belle initiative (privée) d’utilité publique. Stève Polus 

www.s19.be

Photos © Mireille Roobaert
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